Un jour, un chercheur de l’Université d’Harvard aida une vieille dame à traverser l’une des rues du campus universitaire. Arrivé de l’autre côté de la rue, ce chercheur réalisa…. qu’il se sentait bien. Le sentiment qu’il éprouva n’était pas seulement une fierté d’avoir aidé une vieille dame à traverser une rue achalandée, mais il ressentit aussi une sensation physique de bien-être. Il se demanda alors si la bonté et les comportements altruistes pourraient avoir un effet bénéfique sur le corps.

Pour répondre à cette question, Dr. McClelland effectua une étude dans laquelle il sépara des étudiants universitaires en deux groupes. A un première groupe, il présenta le film ‘Le pouvoir de l’axe’, film démontrant les agissements d’Adolf Hitler au cours de la deuxième guerre mondiale. Au deuxième groupe, il présenta un film relatant les actions de Mère Térésa en Inde. Chez les deux groupes d’étudiants, il mesura les taux d’immunoglobine A sécrétoire avant et après l’exposition au film. L’immunoglobine A secrétoire est une hormone du corps ayant un effet protecteur sur notre système immunitaire en période de stress. Les résultats ont montré que les gens ayant vu le film de Mère Térésa ont produit significativement plus d’immunoglobine A sécrétoire que les gens ayant vu le film sur Hitler. Dr. McClelland a appelé cet effet : ‘L’effet Mère Térésa’. Avec cette étude, Dr. McClelland a démontré que la seule perception de bonté mène à une meilleure activité du système immunitaire chez l’humain qui résulte d’une diminution de la réponse de stress face à un acte bienvaillant.

Aujourd’hui, les chercheurs travaillant sur le stress comprennent mieux comment les actes altruistes peuvent diminuer la réponse de stress. En effet, une réponse de stress est produite à chaque fois que le cerveau détecte une menace. Lorsqu’une menace est détectée dans l’environnement, le cerveau active un axe endocrinien complexe qui mène à la production d’hormones de stress. Ces hormones de stress servent à mobiliser l’énergie nécessaire pour combattre la menace ou se sauver si elle est trop importante. Toutefois, quand quelqu’un produit un acte de bonté, le message qui est envoyé au cerveau n’est pas un message de menace, mais un message d’altruisme et d’entraide. Non seulement le cerveau ne produit pas d’hormones de stress dans ces conditions, mais il peut aussi diminuer les concentrations circulantes d’hormones de stress chez un individu, puisque le comportement altruiste envoie le message au cerveau qu’il n’y a pas de menaces. C’est pourquoi la bonté fait du bien au corps et au cerveau.

Au début du mois d’octobre, les producteurs de l’émission ‘Donnez au suivant’ se sont retrouvés sur la place publique en lien avec l’initiative qu’ils ont développée auprès des écoles du Québec. L’idée de l’émisson était d’encourager les élèves des différentes écoles élémentaires du Québec à produire des actes altruistes envers leurs amis, leurs professeurs, leurs parents. L’idée de base était géniale, mais là où le bât a blessé est lorsque les producteurs ont proposé aux enfants de calculer le nombre d’actes altruistes produits et la meilleure école recevrait un prix sous forme de participation à l’émission. Certains parents ont été très préoccupés par cette approche et ont reproché aux producteurs de se faire de la publicité au détriment des enfants. Certains autres parents ont aussi dénoncé le fait que les enfants étaient mis en compétition pour gagner un prix lié à l’altruisme, ce qui leur semblait paradoxal.

Le paradoxe ressenti par les parents de manière intuitive trouve sa source dans la biologie du stress et de l’altruisme. En effet, tel que discuté ci-haut, les actes altruistes ont comme effet de diminuer la réponse de stress. Or, toute forme de compétition aura l’effet inverse d’augmenter la réponse de stress car lorsqu’on est mis en compétition contre un autre individu, nous sommes par la force des choses mis en situation de détection de menace et donc, de production d’hormones de stress. Ainsi, à chaque fois que vous placez des personnes en compétition les unes avec les autres, vous les placez en situation de stress. Les personnes en compétition vont mobiliser de l’énergie dans le but de ‘combattre’ l’autre pour gagner la compétition. Ainsi, en plaçant les enfants en compétition pour gagner le prix du plus grand nombre d’actes de bonté, vous neutralisez systématiquement les effets positifs des actes de bonté sur la santé physique des enfants.

Nous vivons dans une société où la méritocratie prend de plus en plus d’ampleur. Nous avons le palmarès des meilleures écoles du Québec, nous avons les programmes de sports-études dans lesquels les enfants doivent performer sur deux fronts (académique et sportif) et nous avons de plus en plus de compétitions au niveau du sport jeunesse amateur. Nous avons développé une société basée sur la méritocratie et certains de mes collègues experts sur le stress suggèrent que la nouvelle épidémie d’anxiété de performance que l’on voit apparaître chez les jeunes pourrait être liée en partie à cette méritocratie que nous avons mise en place. On doit ‘mériter’ sa place, on doit ‘mériter’ un prix.

En proposant d’offrir un prix pour la plus grande quantité d’actes de bonté produits par les enfants d’une école, les producteurs de l’émission continuent sans le savoir de perpétuer cette méritocratie qui est source de stress chez nos enfants et c’est peut être ce paradoxe que les parents ont relevé de manière intuitive.

Ce que la science montre est que les actes de bonté ont leurs effets positifs sur la santé physique et mentale seulement lorsque ceux-ci sont posés de façon désintéressée. Ce n’est que lorsque l’humain pose un acte de bonté sans rien attendre en retour qu’il bénéficie des effets positifs de cette bonté sur le corps et le cerveau.

Les producteurs de l’émission ‘Donnez au suivant’ ont eu une excellente idée de proposer aux enfants du Québec de produire des actes de bonté, et les enfants adorent entrer dans ce jeu. Mais ce ne doit rester qu’un jeu et ne pas devenir une compétition. Lorsque mon laboratoire et moi avons testé l’efficacité du programme DéStresse et Progresse chez les jeunes de secondaire I, nous leur avons proposé des activités liées à la production d’actes altruistes. Devant une classe de 30 élèves, nous avons donné un petit carré rouge à un premier étudiant et lui avons dit qu’il devait donner le carré rouge à un autre étudiant de sa classe. Toutefois, la seule façon de pouvoir passer le carré rouge à un autre élève était de produire un acte altruiste pour cet élève. Le but du jeu était que tous les étudiants de la classe aient eu en leur possession le carré rouge à la fin du mois. Aucun prix n’était gagné pour jouer à ce jeu, nous avons dit aux élèves qu’aucune vérification ne serait faite à la fin du mois pour voir si le carré rouge avait fait le tour de la classe, et les classes n’ont jamais été mises en compétition les unes avec les autres sur le jeu du carré rouge. Pourtant, tous les élèves se sont prêtés avec plaisir et grand intérêt à cette activité et à notre prochaine visite, les étudiants ont été nombreux à nous dire que le carré rouge avait fait le tour des classes très rapidement!

Alors oui, poursuivons l’idée d’intégrer les comportements altruistes dans les classes du Québec et bravo aux initiatives qui mènent au développement de telles activités chez nos jeunes. Toutefois, gare à la méritocratie. Elle n’a pas sa place auprès de l’altruisme. Les jeunes nous montrent bien qu’ils n’ont pas besoin de mériter un prix pour produire un acte de bonté.