Il y a d’abord cet homme à Radio Canada qui est à la réception. Il a littéralement toujours un sourire dans le visage. Il accueille les visiteurs avec un énorme sourire et leur demande systématiquement comment ils vont. Une fois la question demandée, il ne détourne pas le regard. Il est donc sincèrement intéressé par la réponse des gens à sa question. Il écoute patiemment la réponse et interagit avec la personne. Il m’arrive parfois d’arriver à Radio Canada un peu ‘dans ma tête’, préoccupée par d’autres choses. Je suis souvent passée devant la réception sans même lever le regard. A chaque fois, systématiquement, j’ai entendu un fort ‘Bonjour chère dame! Vous allez bien?’ et à chaque fois, je me suis retournée, un peu gênée de mon attitude et j’ai souri.

Maintenant, le conditionnement a opéré. A chaque fois que j’arrive à Radio Canada, je me prépare à mon interaction avec lui. Je sais qu’il me dira bonjour. C’est inévitable! Je lève donc le regard, met un sourire sur mon visage et dans ma tête et je le regarde me donner son cadeau de la journée. Car c’est réellement un cadeau que cet homme donne aux gens. L’autre jour, j’ai pris 20 minutes à l’écart pour étudier ses interactions avec les gens, étudier la réaction des gens quand ils ont affaire à son ‘Bonjourrr, comment allez-vous?’ de la journée. Une grande majorité des gens me ressemble un peu, arrivant avec l’air préoccupé et un peu dans leur tête. Dès que les gens entendent le ‘Bonjouurrr! Vous allez bien aujourd’hui?’, la magie opère. A chaque fois, systématiquement, la personne interpellée lève le regard et croise le sourire de Robert. A chaque fois, systématiquement, je vois un énorme sourire apparaître sur le visage de la personne interpellée. Elle s’arrête, un peu abasourdie, regarde Robert et sourit. Robert, à son habitude, poursuit la conversation avec la personne. ‘Comment puis-je vous aider?’ et répond aux questions avec un sourire qui ne disparaît jamais de son visage. Quand les gens passent le bureau de la réception, ils poursuivent leur chemin avec un sourire sur le visage. Ce sourire ne disparaît pas dans les secondes suivant la conversation avec Robert. Non, le sourire se poursuit, la personne rentre encore une fois dans sa tête, mais cette fois-ci, elle y entre avec un sourire. La démarche de la personne est aussi un peu moins lourde. On remarque ce petit rebondissement dans la démarche qui caractérise les gens heureux. Petit bonheur tout rapide. Gratuit.

Je me demande alors si Robert est toujours comme cela ou si c’est en fait un spectacle de bonheur un peu faux qui est offert aux visiteurs de Radio Canada. Je pose alors la question aux recherchistes qui travaillent depuis longtemps à cet endroit. Dès que je parle du bonheur du réceptionniste, toutes les personnes s’écrient : ‘Ahhhh! Robert! Mais oui! Il est toujours toujours toujours comme ça!’. Et ils rajoutent : ‘Parfois c’est même un peu stressant car il va nous appeler avec un invité qui nous attend à la réception pour passer en ondes dans quelques minutes et, sans se presser le moins du monde, Robert nous jase et nous jase, et nous jase! Ça nous stresse parfois, mais la majorité du temps, ce type nous rend heureux!’.

Avec les jours et les semaines qui passent, j’oublie Robert, ‘l’homme heureux qui rend les gens heureux’.

Puis, il y a de cela quelques minutes, j’arrive à la Place Bonaventure pour prendre un train pour Québec et je décide d’aller me chercher un café au Starbuck du coin. Je commande. La jeune fille au comptoir est gentille avec moi mais je peux tranquillement rester dans ma tête après avoir interagi avec celle-ci pour commander mon café. Je me rends au bout du comptoir attendre mon café. Je m’étire pour prendre une serviette quand soudain, je me fais tirer de ma rêverie par un tonitruant : ‘Bonjouuuuurr chère dame! Vous allez bien? Cette valise, c’est parce que vous faites un beau voyage ou parce que vous venez de quitter votre époux?’. Je pouffe de rire en relevant la tête et je reconnais la personne devant moi.

J’étais à un autre Starbucks de la Place Bonaventure il y a de cela plusieurs mois et j’avais encore une fois remarqué le comportement de ce commis avec les gens. Systématiquement, que le client soit mâle ou femelle, qu’il soit jeune ou âgé, celui-ci avait droit au tonitruant : ‘Bonjour!!!! Vous allez bien?’ de l’homme. Je me suis souvenue m’être assise volontairement tout près du comptoir de Starbucks pour étudier la réaction des gens au bonheur du commis. Que voulez-vous, ça me fascine tout ça! Et cette fois-là aussi, j’avais réalisé l’effet de cet homme joyeux sur les gens. Les gens arrivaient dans leur tête et à chaque fois, ils étaient extirpés de celle-ci par les questions incessantes du commis, son sourire, ses yeux brillants et sa gestuelle. Ce type ne laissait aucune chance aux gens de s’évader de son désir de communiquer avec eux. C’était juste impossible. Comme ce matin lors de l’achat de mon café. L’ayant reconnu, je me suis amusée à embarquer dans son jeu. Je lui ai répondu que je partais en voyage et que j’allais donc garder mon conjoint Patric, que je trouve formidable. Il me répond que c’est merveilleux et qu’il est certain que je ferai bon voyage. Il me dit : ‘Je vous quitte chère dame pour aller nettoyer la section là-bas’. Et il part. Ayant terminé mon achat, je m’approche de lui avant de quitter le café. Et je lui lance : ‘Merci pour le bonheur Monsieur!’. Il repart de plus belle de son superbe sourire en me lançant : ‘Plaisir madame! Je vous souhaite une superbe journée!’, et il continue son travail.

Je quitte le café, sourire aux lèvres, le pas un peu rebondissant.

Une fois assise à la gare de train, je me rends compte que ces deux rencontres m’ont fait comprendre quatre choses.

D’abord, le bonheur est contagieux. Je sais depuis longtemps de mes recherches et de celles de mes collègues que le stress est contagieux. Vous entrez dans une salle dans laquelle quelqu’un est très stressé et vous allez le sentir. Et quand vous en sortirez, il y a de bonnes chances que vous soyez stressé aussi. Le bonheur a le même effet. Il y a de ces gens heureux qui ont un impact absolument fascinant sur les gens autour d’eux. Ces gens heureux ont compris que c’est la connexion entre les gens qui rend heureux.

En deuxième lieu, les gens super heureux ne sont pas timides. En effet, ça prend un sacré culot pour s’immiscer comme cela dans la tête des gens, dans leurs pensées, dans leur élan. Je doute fort qu’une personne très timide mais complètement heureuse puisse faire aussi facilement déborder son bonheur sur les personnes autour d’elle.

Ensuite, le bonheur crée une interférence. A chaque fois que le bonheur de quelqu’un a débordé sur moi, ce bonheur a interféré avec ce que j’étais en train de faire. J’étais dans ma tête, et la personne heureuse s’est immiscée dans ma vie en me lançant des mots joyeux. J’allais chercher mon café et la personne heureuse est venue chercher mon attention en me lançant une plaisanterie sur un ton chantant. J’imagine qu’il doit parfois arriver que les gens heureux reçoivent un ou deux mots négatifs provenant de gens vraiment malheureux qui n’apprécient pas l’interférence de leurs noires pensées, mais cela ne doit pas être légion car les gens heureux continuent de s’immiscer dans nos vies.

Enfin, les gens heureux nous font perdre du temps. Rappelons-nous les recherchistes qui nous disent que le discours du réceptionniste heureux est trop long quand il annonce les invités aux émissions. Si, lors de mes deux rencontres de personnes heureuses, j’avais été très pressée, aurais-je réagi de la même façon à la demande implicite de ces gens heureux de prendre du temps pour jaser avec eux?

Tout est là je crois. La différence entre ‘avoir le temps’ et ‘prendre le temps’. Je crois que les gens heureux ont appris à ‘prendre le temps’. ‘Prendre le temps’ d’entrer en interaction positive avec autrui.

Et c’est peut-être cela qui les rend si heureux.

… Et vous… Vous en connaissez de ces gens heureux qui ont cet effet sur les autres?

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